Une vie en EEE
Où pourquoi Frodon va nu pied
EEE, ça vous évoque sans doute ces scores absurdes des agences de notation qui font régulièrement l’actualité. A vrai dire j’ignore si une telle note existe.
EEE, c’est aussi une largeur de chaussure dans le système de largeur américain. L’équivalent d’un G, ou d’un H, on ne sait pas trop, dans le système anglais. D’une xème largeur dans le système français que plus personne n’utilise. D’un fit 6 chez Trickers qui ne fait rien comme les autres. Parfois d’un W chez un allemand inventif.

Score et largeur se retrouvent ici liés par le désespoir financier de ceux qui en sont affligés : avoir le pied large coûte cher et restreint fortement les possibilités de chaussage. Notre serviteur souffre d’un pied large, très large même (un EEE Brannock), avec un coup de pied large en bonus.
99% de nos clients ont un pieds standard
Cette phrase, la gérante une très belle boutique de soulier française a osé la prononcer devant moi quand je m’étonnais de l’absence de choix de largeur dans son offre dite de prestige, alors qu’elle stockait pourtant plusieurs marques en proposant. Cette phrase est emblématique du déni et de la bêtise de cette profession qui prétend chausser les gens tout en ignorant tout de la morphologie d’un pied.
Car oui, sans aller dans les extrêmes de mon cas personnel, l’expérience m’a confirmé la bêtise de cette assertion : alors que j’organisais l’importation en masse de souliers américains pour les camarades d’un forum, je découvrais avec stupeur qu’une part significative allait sur une largeur E. Eux-mêmes à vrai dire semblaient le découvrir, ne s’étant jamais vraiment posé la question en l’absence de choix mais, à la réflexion, se trouvant quand même souvent à l’étroit dans leurs pompes.
Il suffit de se lancer dans une archéologie du chaussant pour réaliser que l’une des rares choses qui s’est significativement dégradé depuis un siècle, c’est le confort. Un manuel de fitting pour GI américain laissait apparaître des dizaines de largeurs disponible. Le trouffion qui a débarqué sur les plages de Normandie était mieux chaussé que le sartorialiste lambda. Un comble.
Plus haut, j’évoquais l’instep. Car un pied, ce n’est pas qu’une pointure, ce n’est pas non plus qu’une largeur. C’est une forme générale, avec un coup de pied plus ou moins fort, un talon plus ou moins étroit, etc. La combination last de Alden, avec ses deux lettres correspondant à la largeur du talon et la largeur du devant, est un artefact de l’époque où on le savait. Connaître son pied est une quête encore plus complexe que connaitre sa morphologie, une quête trop souvent délaissée avant la fin de la trentaine, les conséquences du mal-chaussage n’étant que lentes à apparaitre. Cela se termine souvent chez un podologue avec une paire de semelle et des New Balance. Tristesse, et j’adore les New Balance.
Alors quelques pistes pour toi mon camarade d’infortune. Je te préviens, point de raccourci, ça va douiller. Note toutefois que plus la chaussure est rigide (de par sa semelle, de par son cuir, ou de par son montage) moins elle sera tolérante. Je suis bien dans des Alden (Truebalance toutefois) en largeur D si le cuir est suèdé, impossible si le cuir est lisse.

Alden donc. La marque américaine propose des largeurs (y compris inférieures à la moyennes pour ceux qui ont le pied fin, ils existent), on trouve relativement facilement : B C D E EEE. Relativement, c’est à dire aux USA, dans quelques boutiques. En France n’y comptez pas, la plupart des vendeurs ignorent même la largeur du modèle qu’ils stockent. Ce qui peut vous valoir un coup de bol sur du E, mais rarement mieux. Regardez aussi Vinted, parfois des paires larges sont dispo. Pour mémoire la largeur est notée à l’intérieur sous forme de fraction, c’est la deuxième lettre qui compte, et leur E ressemble à un 3.
Grant Stone, le clone chinois de Alden. Si les tarifs de Trump ne tuent pas la marque, elle propose D, E et EEE. Là encore US only, il faudra faire chauffer votre proxy. J’espère au passage que les droits de douane pousseront certaines marques à proposer un envoi plus local (hein Stoffa.)
Trickers, le dernier des mohicans anglais, a une collection “wide fit” limitée mais renouvelée chaque saison. Le Brexit est venu nous poignarder dans le dos, mais ça vaut encore le coup. Le wide (fit 6) de Trickers est vraiment large pour le coup, c’est un équivalent EEE, car la largeur de base est déjà conséquente. Parfaite pour les pieds large mais pas trop. La Daniel a été adoubée par Evan Kinori, ce n’est pas rien.
Vass, si vous avez l’occasion d’aller à Budapest, il feront ce qu’il faut pour que vous soyez parfaitement bien dans vos pompes. Et même sur la boutique en ligne, les last les plus larges sont à la portée de la plupart des pieds de Hobbit. Le style austro-hongrois. Il y a une dizaine (quinzaine ?) d’années je suis rentré dans la boutique, j’en suis ressorti peu confiant (leur maîtrise de l’anglais était… nippone) et, deux mois plus tard, je recevais chez moi une paire de Alt Wien en cordovan bordeaux sur forme P3 m’allant parfaitement. Je les ai toujours, elles sont aussi belles qu’au premier jour.
JM Weston, notre fierté nationale, qui proposait jadis énormément de largeurs et qui, petit à petit, fait disparaitre cela pour n’en garder qu’une ou deux. Le MTO est bien sûr encore plus cher. Toutefois sur le célèbre 180 vous en avez trois ou quatre par modèle, voire cinq sur les noirs. Le problème du 180 étant qu’à 700 balles, faut pas se planter. Je vous conseiller de commencer par Vinted pour saisir votre fit. Les forums regorgent d’histoires hilarantes de pigeons claquant des milliers d’euros pour passer d’un 8E à un 6.5H.
La botte gardiane. Seconde fierté nationale : en MTO, vous pouvez ajouter une ou deux largeur à votre paire, et idem pour l’instep !!! Du jamais vu !!! Quand ils parlent d’une largeur, c’est la largeur d’une paire en 43 sur une paire en 42 par exemple. Et ils font aussi des demies pointures française. Joie et félicité. Typiquement le genre de boite que vous regretterez de ne pas avoir soutenu quand elle fermera.
Crown Northhampton, je ne les cite que maintenant parce qu’ils ont un peu la vibe de la botte dans la manière de bosser. Vous pouvez les contacter pour parler largeur, ils peuvent vous faire la forme plus large, ils sont assez flexibles. Je n’ai par contre pas testé.
Carmina fait des largeurs selon ses formes, avec certaines formes dispo en plusieurs largeurs. C’est un peu complexe, il faudra passer par du MTO, mais la forme Detroit en EEE ou la Llubi sont des formes assez larges pour pas mal de pieds forts.
Le reste, c’est soit des marques qui nous intéressent pas (Oak Street Bootmakers ou Truman par exemple), soit des marques dont l’offre wide est giga anecdotique (Crockett and Jones, vraiment très très peu de modèles large, mais un mythique, c’est déjà ça), soit des marques dont les largeurs sont surtout un indicateur cosmétique de pompes fines ou pataudes (Meermin.)
Plus haut j’ai évoqué les formes chez Carmina. C’est un sujet important pour être bien dans ses pompes, mais pas lié directement au sujet du jour, la largeur. Pour le coup, l’adéquation d’une forme à votre pied dépend de tellement de paramètre que c’est quasiment impossible de conseiller qui que ce soit à ce sujet. Là encore Carmina innove avec ce comparateur. Il y aurait un article complet à consacrer aux différentes formes et à leur final boss, la modified last de Alden, qu’on ne trouve que dans quelques boutiques.

Dernier point, un soulier un peu juste peut-être forcé par votre cordonnier. Aucun miracle, mais cela peut vous faire gagner le chouilla qui vous manque. Je déconseille personnellement d’upsize pour gagner en largeur sur du soulier formel : ça va flinguer le point de flexion de la pompe et ça posera plus de problème que ça n’en solutionnera à long terme. Allez, un tout dernier conseil pour la route : si vous allez chez Anatomica à Paris, n’écoutez surtout pas leurs conseils de sizing.



