Le dernier des fast-fashiant
Il arrive à pied par la Shein
Une unanimité rare dans un pays aussi divisé que le nôtre : Shein, c’est le mal absolu. Tout l’écosystème sape communie dans sa dénonciation de la firme chinoise et du BHV, qui aura eu l’outrecuidance de faire rentrer le loup dans la bergerie. Tous les acteurs de la sape réagissent avec des cris d’orfraie : les syndicats, les marques, les médias (le tartuffe Good Goods), les commerçants, mais aussi et bien sûr nos amis les influenceurs qui rivalisent d’inventivité pour dénoncer l’infamie, touchant au sublime ridicule parfois, tel cet celui se photographiant faire des oids au BHV. Littéralement.
Au risque de vous décevoir, je ne vais pas défendre Shein. Son modèle économique est malsain et les arguments en sa faveur me semblent peu pertinents : l’inclusivité (il permettrait aux grosses de se saper dans le style qu’elles désirent) et le classisme (idem avec les pauvres.) Le style n’est pas encore un droit fondamental et ne justifie pas l’import en masse de millions de merdes en plastique chaque année.
Seulement, et vous me trouverez peut-être mesquin de le faire remarquer, Shein me semble n’être que l’aboutissement d’un long processus capitalistique démarré avec la fin des canuts lyonnais et s’étant accéléré ces dernières années. Quelque chose comme sentier → Zara/H&M → Primark → Shein. À chaque étape de nouvelles méthodes permettent de coller au plus près à la demande tout en produisant de moins en moins cher. Cela peut être des délocalisations, des optimisations, des innovations, le comment n’a guère d’importance : chaque génération essaye de produire mieux (c’est à dire moins bien.) Condamner Shein sur cette base pose une question de limite : pourquoi 10000 références par jour c’est mal, mais 10000 par semaine non ? Et si oui, est-ce que 10000 par mois c’est acceptable ?
Au delà des références il y a les conditions de production. Là encore, le Rana Plaza en 2013, ce n’est pas Shein. Sans remonter si loin, balayer devant notre porte (les conditions effroyables dans les dictatures du Maghreb, celles peu meilleures en Europe de l’est ou même nos voisins italiens qui font bosser des clandestins chinois à la limite de l’esclavage) est prioritaire.
La question écologique pose les mêmes problèmes : une sape H&M est-elle fondamentalement moins pire qu’une sape Shein ? Pourquoi condamner l’une et pas l’autre ? Parce qu’il y a 20% de coton Ouighour dans l’une ?
Quid du vol de valeur ? L’intelligence artificielle de Shein pille les petits créateurs. Chez Zara, c’est juste un département stylisme. Une autre automatisation.
Ne restait donc que l’argument de l’emploi : le passager clandestin Shein n’avait pas de boutique physique en France et n’employait personne. Et c’est là le drame de cette installation au BHV : Shein montre de cette manière qu’il souhaite se normaliser, lâcher une toute petite partie de sa valeur ajouté pour créer quelques emplois nuls au Smic et ainsi devenir impossible à discriminer du reste de sa famille fast fashion. Rentrer dans le rang auprès de ses camarades cancres.
Je ne peux m’empêcher de voir dans ce rejet un vieux relent de xénophobie, voire de racisme : le capitalisme, c’est ok quand c’est nous qui gagnons, c’est relativement ok quand ce sont nos voisins européens ou notre ami américain, c’est moins ok lorsque le dit ami américain abuse de l’autobronzant et du fascisme, mais alors ce n’est vraiment pas ok du tout quand le péril jaune ose nous défier à notre propre invention. Le Capital c’est nous.
Toutes ces contradictions rendent les réponses difficiles et délicates : le premier reflexe dans notre pays est toujours d’invoquer l’État-maman; les marques réclament donc de ce dernier qu’il légifère, encadre, taxe et tarife l’ennemi. Ces mêmes marques dans deux mois seront vent debout contre législation, norme, taxe ou tarif lorsqu’ils les concerneront. L’hypocrisie, pas étonnante vous me direz : je pense à cette belle marque française engagée à gauche qui offre les droits de douane à ses clients américains, justifiant ainsi les assertions les plus ridicules de Trump. Engagée oui, intègre non.
Il sera compliqué d’endiguer Shein sans subir la riposte chinoise, Chine qui achète nos produits pas plus innocents (notre Cognac d’alcoolique, notre beurre plein de cholestérol), produits qui font vivre nos concitoyens et, partant, les marques susmentionnées. Tout comme il fut compliqué d’endiguer Trump quand les USA sont le principal client du monde.
Et si les pires hypocrites dans cette histoire, ce n’étaient pas les influenceurs ? Eux font le métier est de nous faire consommer un max, dont la rémunération est souvent directement liée à leur capacité à faire vendre ? Dont les clients sont en priorité des marques jeunes, qui n’ont pas lieu d’être, une énième “chemise éco-responsable” ne venant rien remplacer mais juste s’ajouter à la gabegie ? Regardez sur Vinted la quantité de “vêtements d’une vie” dont la revente finance d’autres achats. Pour l’instant Shein n’arrose pas les influenceurs, mais ça ne saurait tarder, et ils y viendront comme ils ont fini par faire la pub de Devred ou de H&M. Il suffira d’une vague capsule green-washée ou quality-washée, un Shein Atelier ou un Shein Studio ou un Shein Origin, pour que tout soit pardonné, merci de trouver en pièce jointe mon RIB.
Ici fort heureusement nos échappons à ces travers. Non pas que nous soyons vertueux, loin de là. Seulement le prix conséquent des objets de nos désirs suffit à calmer toute velléité de surconsommation. Quant à l’écologie, nous ne pouvons guère nous en réclamer quand nous importons la majorité de nos sapes de l’archipel nippone. Aussi c’est un véritable slogan en forme de programme politique que je vous propose : ni Shein, ni Asphalte, Niceness !
PS : parmi les horreurs servant à illustrer cet article, toutes viennent de Shein sauf une vendue plus de cent euros. Difficile de deviner laquelle.





