Le bon jean
Haram en verlan
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser sérieusement au vêtement au début du siècle, concomitamment à mes premiers jobs étudiants, les ressources étaient rares. C’était la préhistoire de la sape sur internet, les appareils photos numériques commençaient à peine à se démocratiser, les réseaux sociaux n’existaient pas ou de manière embryonnaire… tout restait à écrire et à apprendre. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne jetterai jamais la pierre aux pionniers qui ont écrit énormément de conneries, c’était le corolaire nécessaire de ce travail de défricheur.
De nos jours, le débutant qui aimerait s’intéresser à la manière dont il s’habille fait face à une problématique totalement opposée : il y a trop d’informations. Entre les préhistoriques forums et blogs, Youtube, les réseaux sociaux, les discords, et les nouveaux outils IA, le problème n’est plus tellement de trouver l’info mais de trier le bon grain de l’ivraie : hélas, l’immense majorité de ces ressources raconte n’importe quoi, et même lorsque l’information est correcte elle est souvent mal contextualisée et donc mal assimilée. Plus la ressource est fiable, moins elle est accessible : la barrière à l’entrée des repères de passionnés (forums et discord) est élevée, les communautés sclérosées sont intimidantes, et quoi de plus difficile de tirer des enseignements actionnables (pardonnez moi ce terme très startup nation) de sentences péremptoires sur la shape de telle paire ou la matière de tel manteau.
Aussi l’un des objectifs de ce blog, c’est de remettre l’église au milieu du village, et de proposer une ressource qui parle à la fois au mec “pointu” qui cherche des marques de niche et au débutant qui veut un discours de vérité non corrompu par l’argent ni ânonnant les mêmes conneries qu’on peut lire depuis vingt ans sur les hirondelles de renfort ou les coutures anglaises. C’est dans ce cadre que la série “pourquoi c’est bien”, veut expliquer plutôt que montrer, et prend à dessein des sapes permanentes ou renouvelées chaque saison, afin que la théorie écrite puisse être mise en pratique un jour, que ce soit via en achat ou tout simplement en boutique. J’ai commencé par la chemise en laine Auralee car la chemise casual est un vêtement simple qui ne demande pas de prise de tête : une belle matière, un style sympa, une confection sérieuse et zou, ça part en prod.
Le second épisode de l’article de la série devait donc concerner Superstitch, la formidable marque de Arthur (si je ne cite que son prénom c’est pas parce que c’est mon pote, juste que j’ai oublié son nom), ses jeans en particulier. Ce n’est qu’en commençant la rédaction que j’ai réalisé la limite de l’exercice : le jean est un vêtement plus complexe conceptuellement que la chemise, plus chargé émotionnellement, aussi avant d’expliquer pourquoi c’est bien, il me faut expliquer ce qu’est ce bien. Pas simple.
Dans l’article sur la veste de chasse Niceness, j’expliquais que les aspects prétendument objectifs d’une sape (ses specs quoi) devaient être confrontés à la réalité de l’usage. Ce n’est pas la seule limite de l’approche Excel Bro de la sape, et le jean illustre très bien ceci. La hiérarchie des finitions dans la sape est généralement arbitraire. Elle peut-être basée sur la complexité pure (une couture anglaise un peu plus difficile à faire), sur le temps de production (pattern-matcher un motif prend plus de temps), sur le résultat esthétique (plus une sape est minimaliste plus elle est considérée comme élégante, cf les Richelieu par rapport aux derbies), sur la durabilité (une triple couture workwear…) Arbitraire car tout se discute. La complexité n’est-elle pas juste de l’over-engineering pas forcément justifié ? Le temps de production informe certes le coût et donc la marge du fabricant, mais la marge n’est pas un rapport qualité/prix. Le résultat correspond à des codes qui n’engagent que ceux qui y croient (et qui font en général un commerce de ces codes basé sur les insécurités des hommes.) La durabilité enfin, à quoi bon renforcer une partie qui ne cèdera que bien après le reste ?
Le jean renverse un peu tout ça : une finition appréciée des amateurs, c’est l’ourlet en point de chaînette. Le point de chainette est inférieur au point classique en termes de durabilité. Pire encore, le plus valorisé est le point de chaînette réalisé à la machine Union 432000G, qui a un défaut. On valorise donc ici une qualité moindre. Pas convaincu ? Un bon jean serait aussi construit avec des fils en coton. Ces fils sont bien moins solides que des fils en polyester. Un autre exemple ? Les rivets cachés qui viennent renforcer des parties qui n’en ont plus besoin de nos jours. L’illustration ultime de cette inéquation entre qualité de construction et qualité objective, c’est le Superstitch LR44, un jean inspiré des jeans de la Seconde Guerre mondiale, qui est “mal fini”. Volontairement. Des coutures inégales, des fils qui dépassent, 400€, et pourtant c’est un bon jean. Le Excel Bro en sueur.
Oui mais le selvedge ? C’est pareil ! La toile selvedge n’est pas supérieure à la toile non selvedge. Elle n’est pas plus épaisse (vous pouvez tisser ce que vous voulez avec un métier moderne), elle n’est pas plus résistante… elle se délave plus vite ? C’est objectivement un défaut, ce que vous appelez délavage j’appelle usure ! Elle est plus texturée ? Ce n’est pas une qualité objective, ce que vous appelez texturé j’appelle irrégulier. D’ailleurs même chez l’amateur on commence à dénoncer la médiocrité de la majorité des toiles selvedge, c’est un signe.
Exit Excel donc. On se tourne vers notre deuxième avatar, le feeling bro. Et quel feeling dans un jean ! Je ne crois pas qu’un autre vêtement possède le bagage culturel du jean. Les USA. Les cowboys. Le mythe américain. Levi’s. Le mineur californien. Le GI qui nous libère des nazis (quand le coco qui a fait tout le taf sur le front de l’Est est oublié.) Les stars d’Hollywood. Les hippies. La contre culture. Les poètes Beats. Les Hells Angels. Marty Mc Fly. J’en passe et des meilleurs. Tout cet héritage culturel a fait du jean l’uniforme de plusieurs génération, de mai 68 à la fin du siècle grosso modo. Tout le monde a possédé des jeans dans sa vie, tout le monde avait conscience du cycle des coupes qui le gouvernait. Quand j’étais au lycée, les meufs fantasmaient sur les boules moulés dans un Levi’s, mais la coupe devait être ample (gageure quand nos pantalons étaient majoritairement étroits), quand j’étais étudiant le mouvement inverse a commencé, et j’en suis à mon troisième mouvement de balancier, même s’il a pris un coup dans l’aile. Autant dire qu’il y a autant de relations au jean qu’il y a d’individus, et que la subjectivité reste ultra personnelle dans son cas : mon bon jean risque de ne pas être le vôtre.
Alors, comment réconcilier ces contradictions ? En cherchant l’essence du jean. Le jean est l’objet du retournement de valeur des objets qui sont au bout de leur évolution technologique : quand ils ne progressent plus du tout, et que le capitalisme les commodifie pour les rendre accessibles à presque tous, les objets perdent toute valeur dans leur ultime itération. Pensez aux montres à quartz qui sont le stade ultime du garde temps, celui qui ne le perd pas. Lorsque ça arrive, le mécanisme de distinction se met à valoriser ce que le bas peuple ne peut pas se payer, à savoir l’histoire, une complexité inutile, un univers, une culture… la montre mécanique devient le graal, elle qui est un garde temps inférieur (j’utilise à dessein cette expression de gros matrixé de la montre car je me focalise ici sur la qualité de tenue de l’heure.)
Dans le cas du jean, après quelques ultimes expérimentations dans leannées 90 et 2000 (le taf de Marithé et François Girbaud, les premiers jeans Diesel quand ils étaient encore travaillés en Italie… lors de l’ouverture de la première boutique lyonnaise, l’équipe avait été envoyée en Italie visiter l’usine, impensable de nos jours), c’est le selvedge qui a pris le relais, avec au début des années 00’s l’essor de APC et la quête des Levi’s Big E vintage. La première fois que j’ai entendu parler du Big E, c’était sur Caramail, c’est vous dire (et si cette référence vous parle vous êtes vous-même pas tout jeune.)
On a vu plus haut que le selvedge n’était pas intrinsèquement supérieur au non selvedge. Si le selvedge séduit, c’est pour cette capacité à distinguer son porteur, et ce dès l’enfilage avec ce liseré exposé à la vue de tous par un revers, puis par le délavage qui est censé exprimer l’individualité. En pratique que dalle car vu la quantité de sapes que nous avons, bien peu d’entre nous ont le temps et la patience d’user naturellement leur paire. Paradoxe entre acheter un produit cher, de “bonne qualité”, qui pourtant s’use vite, et doit être “retiré de la rotation” ensuite, euphémisme pour jeter. Le jean est un produit périssable qui ne sera pas transmis aux enfants, contrairement au discours-mensonge classique de la sape de qualité.
Même l’univers évoqué plus haut. Le mythe américain, il a quand même un coup dans l’aile depuis un petit moment, et surtout pendant la guerre froide. Tant que la menace communiste occupait les esprits, l'Amérique a réussi à jouer et sur le front de la domination culturelle, et sur celui de la contre culture. Le jean était porté par les boys au Vietnam et par les étudiants gauchistes (au sens premier) protestant contre l’impérialisme dans les universités de la côte Est. La chute du bloc soviétique a laissé les USA seuls et bouleversé le système culture/contre-culture. L’Afghanistan, l’Irak, le Tea Party, Maga, Trump, autant de clous dans le cercueil du mythe. Le jean n’a plus cet air de transgression qui lui a tant apporté, il est désormais au mieux l’uniforme lambda du monde capitalisme, au pire la tenue des beaufs à casquette rouge.
Bien sûr vous trouverez encore beaucoup d’amateurs de jeans US parmi notre communauté, mais vous remarquerez qu’ils s’arrêtent presque tous aux années 90, le moment de basculement que j’ai évoqué. Et, dans le marché neuf “haut de gamme”, la domination n’est plus du tout américaine mais japonaise. Entre ici un autre soft power, qui a pris le relai du soft power américain au moment ou ce dernier commençait à battre de l’aile. Un pays inoffensif depuis la seconde guerre mondiale, qui mêle l’exotisme de l’Asie et le coté rassurant du pays riche, et dont les exportations culturelles nourrissent petit à petit les générations occidentales à partir du moment ou les USA faiblissent. Si l’obsession du denim des japonais est informé par les USA, la nôtre est informée par le Japon. Vouloir patiner son jean vient de ces pionniers nippons qui regardaient des photos des USA dans des magazines et voulaient les mêmes sapes. Vouloir une teinture indigo naturelle s’inscrit dans une tradition séculaire de l’archipel. Une des rares qui mériteraient l’adjectif ancestral. Ce n’est pas un hasard si l’introduction même du selvedge (au sens moderne du concept) chez nous par APC, c’était un selvedge japonais (avant que APC ne délocalise au Vietnam.) Et pas un hasard si Arthur de Superstitch n’a pas fait fabriquer son jean inspiré de la seconde guerre mondiale aux USA mais bien au Japon.
Alors qu’est-ce qu’un bon jean ?
Un bon jean (neuf) est japonais. Ouais, déso pas déso, remballez vos marques US modernes, ça fait un moment que les yankees ont perdu toute légitimité sur le sujet. Les USA ne produisent plus grand chose en terme de toile, et la toile est la base du jean, celle qui, délavée, lui donne son aura et son âme. A partir de là le jean fabriqué au US ne peut être qu’un acte de misérable nationalisme à partir d’une toile japonaise ou, si assemblée avec une toile locale, un produit tout juste moyen.
Un bon jean a donc une bonne toile. Une bonne toile, c’est une toile qui a été conçue pour ce jean et pas pour n’importe quel jean. Pourquoi vouloir une patine unique si c’est pour porter une toile anonyme ? Restons cohérents avec la ligne éditoriale de ce blog. Je ne souhaite par pousser le purisme sur la teinture employée ou le type de coton, car ces choix peuvent se défendre dans différents cas avec différents objectifs. Cette toile est presque forcément selvedge car seuls les “anciens métiers“ peuvent à l’heure actuelle tisser avec l’impureté qu’on aime.
Un bon jean, c’est un jean bien conçu dans le référentiel voulu (osef en gros tant que le taf est sérieux.)
Un bon jean vous va comme vous voulez qu’il vous aille, que vous l’aimiez skinny comme un fan de Asphalte, slim comme un amateur de Street Heritage, flare comme les néo-hippies cocaïnés de la rive gauche, droit comme un Japonais ou ample comme Evan Kinori.
Un bon jean vous donne envie de le porter.
Et c’est déjà pas mal.




Dans le genre toile japonaise et fabrication européenne j'ai un BG10 brut de BonneGueule dont je suis très content, même si je trouve leur patch un peu moche ^^.
J’ai fini par tester le Omoto, petit goût de déjà-vu mais toile sympa, je le porte moins que les KS, mais il vieillit très bien.