Evan Kinori
Evan qui ?
Un moment Evan Kinori depuis un an. Business of Fashion en parle, faisant un lien pour le moins capillotracté avec d’autres marques en vogue comme A.Presse, Stoffa ou Auralee. L’éditeur en chef du très mainstream Highsnobiety est un fan revendiqué. Même GQ, le degré zéro de la sape, avait fait un papier sur la marque. Autant dire qu’il faut vraiment que je me bouge pour terminer ce brouillon, ouvert depuis le lancement du blog, avant que Evan Kinori ne soit mis à l’honneur dans l’Etiquette ou dans Le Journal de Mickey.
Je ne me sens pas spécialement légitime pour évoquer le travail d’Evan Kinori car c’est une marque qui ne m’a longtemps que peu parlé : à ces débuts, Evan (le créateur éponyme. Je n’aime pas appeler les marques par leur prénom, quand je l’utilise je parle donc spécifiquement de l’individu derrière) faisait seul tous les patrons de ses sapes, intention louable s’il en est. Je ne sais pas si c’étaient les limites de la confection californienne ou de ses compétences, mais toujours est-il que ses premiers vêtements ne me séduisaient pas plus que ça. Regardez donc les modèles les plus anciens (ceux qui n’ont pas été revus), la différence est assez évidente avec sa production plus récente. Que cela ait été permis par la montée en puissance de ses usines (que ce soit aux USA ou au Japon plus récemment) ou de son pattern-making, je ne saurais le dire. A moins que ce ne soit moi qui ait géchan.
Au delà de ce patronage un peu grossier, la confection était dans les standards du golden state, c’est à dire pas ouf. Les matières rattrapaient certes l’ensemble, mais le tarif me paraissait en tantinet excessif, borderline foutage de gueule. D’autant qu’on parle d’un monde pré inflation et d’un dollars qui était au plus haut.


J’avais tort. Une marque n’est pas figée dans le temps : l’immense majorité évolue en mal, c’est à dire que les débuts constituent l’apogée de l’offre, de la créativité, du rapport qualité/prix, et la suite n’est qu’une plus ou moins lente descente aux enfers vers la nullité et les sapes pleines de polyester. J’ai épinglé Octobre Editions il y a quelques temps dans mes notes, qui est passée d’une honorable DVNB quasi au niveau de Bonnegueule à une machine a plastifier ses pantalons d’hiver. Je pense aussi à Officine Generale, qui, dans un processus beaucoup plus lent, devient petit à petit un APC bis. Ils en sont encore loin, mais la pente est constante. Bien peu de créateurs tiennent dans le temps, et c’est souvent du à un coup de bol, comme Margaret Howell et son investisseur japonais.
Evan Kinori a fait le chemin inverse donc : ses marges que je regrettais lui ont permis d’investir dans ses produits, à trois niveaux : le design déjà, avec l’extension progressive et maîtrisée de son vestiaire, les matières ensuite, il n’hésite plus à faire développer les siennes ou utiliser des étoffes très haut de gamme comme on en voit assez peu, et la confection enfin, avec une délocalisation de sa production au Japon. Je ne pense pas que cette délocalisation lui revienne beaucoup moins cher (les usines de Californie font bosser des mexicains qui traversent la frontière pour) mais la qualité des sapes est bien meilleure.
Tout cela sans se presser. Une certaine lenteur, une prudence de petite marque qui gère bien son business, qui peut donner l’impression d’une profonde stagnation d’une collection à l’autre : les mêmes délires, les mêmes teintes, les mêmes matières, peu de nouveaux modèles… il faut bien regarder pour voir les évolutions. Une partie du succès de la marque vient même pour moi de ce coté slow qui contraste avec la fureur de l’époque. Les collections sortent une fois par saison d’un coup, les retailers reçoivent la came au même moment, la communication est simple et sans chichi… une bouffée d’air frais… qui peut lasser.

Certes les prix ont encore augmenté, le rapport qualité/prix reste donc discutable. Disons qu’il ne faut surtout pas regarder du coté du Japon qui biaise totalement notre perception avec la faiblesse historique du yen. Oublier Tohnai, Maatee and Sons, Kaptain Sunshine ou Cale. Si l’on regarde du coté de l’occident, qu’on considère les taxes à l’importation depuis les US, et qu’on prenne en compte la parité de pouvoir d’achat, on réalise que niveau tarifs actuellement il est mieux placé que bien des marques européennes inférieures en tous points. Que voulez-vous, c’est juste que la France s’appauvrit et nous avec.
Mais ce vestiaire, que propose-t-il donc ? Dans l’article sur De Bonne Facture, je disais que la cible-fantasme de la marque c’était le quarantenaire à fort capital culturel. Non pas que ça soit en pratique ceux qui achètent forcément les sapes, juste l’archétype inconscient dans l’esprit de la créatrice. Chez Evan Kinori, la cible-fantasme c’est ce post-hipster qui a payé ses études en étant barista, ancien ingénieur de Google devenu charpentier/tatoueur dans une walkable street d’une petite ville américaine du nord sauvage. En pratique vu les prix la cible réelle c’est l’ingénieur-trouduc de chez Meta, encore une fois la réalité n’informe pas le style.
On a des coupes amples, des matières qui drapent; ou au contraire un peu lourdes, des pièces se voulant fonctionnelles avec pas mal de poches, des tons terre et naturels, des teintures artisanales et végétales… ce qui est cool chez Evan, c’est que vous avez le taf qu’ont fait avant lui bien des petits créateurs, mais dans un style qui n’est pas avant garde de mes couilles©. Ce style est très très passe-partout, vous ne vous distinguerez (au sens propre, pas au sens bourdieusien) presque jamais en portant une sape de chez Evan Kinori, leur beauté se révèle à qui sait la voir (c’est à dire une distinction bourdieusienne.) Quitte à parfois devoir plisser vraiment fortement des yeux.
Presque jamais, car la plupart des sapes peuvent former un ensemble, beaucoup plus ostentatoire pour le coup. Achetez deux pièces assorties et vous pourrez doser la discrétion en fonction de vos envies de paraître. C’est un vestiaire très très casual, qui se prête bien à nos sociétés déformalisées, nettement pour nous pauvres provinciaux qui sommes très vite overdressed en full Stoffa.

Si j’avais un conseil à vous donner, valable quel que soit la marque chère : allez sur les grosses pièces, celles que vous userez le moins, que vous laverez le moins. Mettez plutôt mille balles dans une Field Shirt II, qui est un vrai outerwear de mi-saison (et de nos jours la mi-saison c’est 9 mois par an), plutôt que six cent dans une big shirt, que vous devrez passer en machine tous les trois ports, ce qui l’usera nécessairement. Il faut être vraiment très très riche pour porter des chemises à cinq cent boules à même la peau, alors qu’une veste à mille vous accompagnera dix ans et se revendra très bien. Les pantalons constituent ici un entre deux, les coupes sont assez uniques et l’achat peut se justifier quand les matières sortent du lot.
Vous trouvez peut-être que je la vend mal, que je ne suis pas très enthousiaste sur une marque que j’aime autant ? Je pense sincèrement que l’homme derrière la marque n’apprécierait pas un ton dithyrambique, un article hagiographique faisant de lui le héraut d’une jeune garde révolutionnant la mode. L’article est illustré avec les pièces que j’ai dans mon placard, c’est le plus bel hommage que je peux lui faire. Evan Kinori fait de très beaux vêtements et prends son temps pour développer sa très belle marque, ma foi c’est déjà très cool non ?

PS : si vous faites du S achetez donc la dernière fleece dispo, c’est une pièce géniale.


J'ai l'espoir, qu'un jour, Mat écrira "quadragénaire" à la place de "quarantenaire" (c'est moche, en plus).
La voilà ! Pas à vendre je confirme. Superbes boutons